
Bonjour à tous...
Je dois commencer par une confession, vous n’avez pas de « peau » : je ne suis ni anesthésiste, ni chirurgienne. Je ne suis qu’une clinicienne… et pire encore, une technicienne de surface. Mais enfin, la carrosserie n’est-elle pas importante ? Que serait un char sans son blindage ? Un simple tas de boulons, livré aux premiers éclats venus. Alors oui, je m’occupe de la surface, mais je vous assure que sans surface, il n’y a pas de profondeur.
La dermato-allergologie...
Qu’est-ce que la dermatologie, me direz-vous ? Eh bien, c’est la médecine du plus grand et du plus lourd des organes du corps humain : la peau. Rien que ça. C’est savoir prendre en charge la dermo-hypodermite compliquée du soldat blessé, le mélanome de celui qui s’est exposé sans compter au soleil lors de ses missions, ou encore la dermatite de contact et l’allergie qui l’empêchent de tenir son arme. Cela permet aussi à partir de simples lésions visibles, d’évoquer des pathologies internes vous faisant passer pour un magicien. Mais surtout, c’est avoir la compétence suprême, celle qui dépasse toutes les technologies, tous les algorithmes et toutes les applis de diagnostic dernier cri : savoir répondre à la question universelle qui les angoisse tous… « Docteur, j’ai un bouton… c’est grave ? » C’est également pouvoir répéter régulièrement la célèbre réplique « ça vous chatouille ou ça vous gratouille ? »
L’allergologie quant à elle, c’est avant tout l’art de comprendre une guerre invisible. Une guerre menée par nos soldats de l’immunité innée et acquise. D’un côté, les fantassins de la force de réaction rapide de l’immunité innée (Lymphocytes NK, le complément…), parfois maladroits, de l’autre, les stratèges patients mais redoutables de l’immunité adaptative (Lymphocyte Th2, Mastocytes…). Bref, une armée qui se bat parfois contre le nickel des armes, les colorants textiles du treillis et parfois … contre un simple grain de pollen. Et avouons-le : même si, comme les mastocytes, cela peut être perçu comme gonflant, chaque patient est une nouvelle enquête. Nous sommes tous un peu des agents de la DRSD en blouse blanche, cherchant l’indice caché derrière une éruption mystérieuse ou une rhinite rebelle.
Ainsi la dermato-allergologie est probablement la plus belle des spécialités. Pourquoi ? Parce qu’elle marie deux arts :
· Celui de l’enquêteur, qui traque l’allergène coupable avec la précision d’un enquêteur du quai des Orfèvres.
· Et celui du peintre, qui contemple les manifestations cutanées comme des toiles vivantes, parfois impressionnistes, parfois cubistes… mais toujours uniques.
Chaque test cutané est une petite œuvre d’art : une galerie éphémère où chaque papule raconte une histoire. Et chaque patient est une exposition inédite, où l’on ne sait jamais si l’on va découvrir un chef-d’œuvre ou une énigme insoluble. Alors oui, chers collègues, la dermato-allergologie est une spécialité qui nous fait rire, réfléchir, parfois gratter la tête… mais surtout admirer la créativité infinie du système immunitaire.
Quel plaisir de faire des tests improbables chez les patients qu’ils aient un simple chevron ou des étoiles sur le slip (véridique) avec du liquide séminal, des raclures de volant, des bouts de Brodequin….
Je tiens aujourd’hui à remercier chaleureusement l’association des agrégés de l’Ecole du Val-de-Grâce de m’accueillir en son sein. C’est toujours un bonheur de quitter le soleil du Sud pour venir savourer le froid piquant et la pollution délicatement parfumée de Paris ! Et puis, après tout, c’est toujours un plaisir pour une dermatologue de voir les gens de près.
Dans cette 25ᵉ année du XXIᵉ siècle, j’ai été témoin d’une véritable révolution technologique dans le concours de l’agrégation. Non, je ne parle pas de l’intelligence artificielle, ni de la simulation haute-fidélité… Je parle de l’abandon du rétroprojecteur et de ses transparents ! Avouez-le, certains d’entre vous ont encore un tiroir secret rempli de feuilles plastifiées, jaunies par le temps, prêtes à resservir « au cas où ». Mais voilà, nous avons basculé dans une nouvelle ère : celle où le clic a remplacé le clac du projecteur.
Et ce n’est pas tout. En plus de ce séisme pédagogique, de nouveaux outils ont émergé : l’IA, les plateformes numériques, la simulation immersive… Bref, tout un arsenal qui ferait presque passer nos anciens polycopiés pour des manuscrits médiévaux. Mais attention : si ces outils transforment nos méthodes, l’agrégation nous rappelle une vérité essentielle. La transmission du savoir et de l’expérience reste profondément humaine. Aucun algorithme, aussi brillant soit-il, ne remplacera jamais le regard bienveillant – ou parfois redoutable – d’un professeur. L’enseignement par un maître, en chair et en os, et en peau, est et restera indispensable.
Enfin, comment ne pas évoquer le contexte dans lequel nous exerçons ? Les bouleversements géopolitiques et stratégiques nous obligent à réorienter nos priorités, à adapter nos missions. Mais une chose demeure, immuable : l’enseignement de la médecine. Notre vocation reste la même : offrir les meilleurs soins aux blessés et aux malades, préserver la santé du soldat.
Et si mon discours donne des regrets à certains de ne pas avoir été dermatologues. Je vous rassure, vous l’êtes tous un peu ! Car au fond votre but ultime dans vos activités cliniques, de recherche ou d'enseignement n'a t'il pas été toujours de sauver la peau de vos patients et de nos militaires sur terre comme au-delà des mers, toujours au service des Hommes!
Je vous remercie.