Biographie de Jean Tanton
Par le Pr Alain Houlgatte
Jean Tanton est né en 1875. Elève de l’Ecole de Santé Militaire de Lyon en 1895 puis de l’Ecole du Val de Grâce, il débute sa carrière en bactériologie. Nommé Professeur Agrégé au sein de la Chaire de Chirurgie d’Armée en 1906, il dirige le service des voies urinaires au sein de l’Hôpital du Val de Grâce. Ses travaux sur l’urétroplastie font référence à l’époque. Il est en lien étroit avec l’équipe d’urologie de l’hôpital Necker. Agrégé libre en 1911, il rejoint l’hôpital d’Oujda au Maroc où il acquiert une forte expérience en chirurgie de guerre. La rédaction de deux tomes sur les fractures des membres au sein du Traité de Delbet et Le Dentu lui est confiée en 1915. En 1916 il rentre en France pour participer à la Grande Guerre. Il dirige l’Ambulance Automobile Chirurgicale n°1 située au Mont Frenet. En lien avec Paul Alquier, responsable du centre des fractures de Chalons sur Marne, ils écrivent un traité sur l’appareillage des fractures. Il représente la France à la conférence chirurgicale interalliés. En 1918 après une blessure iatrogène, suivie d’une grippe, il décède le 19 décembre. Mort pour la France, un hommage lui sera rendu en 1933 lors de la pose d’une plaque commémorative par son fidèle ami, Henri Rouvillois, Directeur du Service de Santé au Ministère de la Guerre.
Son histoire
Jean Marie Tanton est originaire de Biziat dans l’Ain où il est né dans une famille modeste le 21 Décembre 1875. Il est le fils d’Antoine Tanton, instituteur communal à Neyron, et d’Anne Benoîte Bernard. Il est le 4ème d’une fratrie de sept, les deux premiers enfants étant nés de sa première femme décédée à l’âge de 22 ans. Il a 6 ans lorsque ses parents s’installent à Reyrieux où il restera jusqu’à l’âge de 20 ans. Il se présente au concours d’entrée à l’école de Santé Militaire de Lyon. Admis 9ème sur une promotion de 76 élèves, il intègre cette école nouvellement inaugurée Avenue Berthelot en Octobre 1895. Il se lie d’amitié avec deux de ses camarades de promotion : Henri Vennin et Henri Rouvillois. Ils profiteront de l’enseignement de Célestin Sieur, répétiteur d’Anatomie à l’Ecole de Santé ce qui influencera probablement leur orientation future. Travailleur acharné, d’une intelligence remarquable comme le soulignent ses Maîtres de l’Ecole et de la Faculté, il est lauréat de la Faculté en 3ème année, nommé sur concours Externe des Hospices Civils de Lyon. Il soutient sa thèse le 6 Janvier 1899 intitulée : « du diagnostic des insuffisances aortiques sans souffles et des pseudo-insuffisances par le choc en dôme ». Sorti major de cette école il rejoint l’Ecole d’Application du Service de Santé Militaire. Les trois amis se retrouvent et renforcent leurs liens. Ils partagent d’ailleurs un logement situé à proximité du Val de Grâce. L’ambiance y est particulièrement studieuse ce qui expliquera leurs résultats en fin d’année. Ils bénéficient à nouveau de l’enseignement de Célestin SIEUR qui est à cette époque, comme Professeur Agrégé, directeur des travaux de Médecine Opératoire à l’Ecole d’Application. Il sort major de cette Ecole le 8 Novembre 1901 comme médecin aide-major de 1ère classe. Ses deux amis sont respectivement 2ème et 4ème parmi les 70 élèves.
Le bactériologiste
Si son attirance pour la chirurgie commence à se dessiner, il fait néanmoins preuve d’une certaine curiosité pour les recherches de laboratoire travaillant pendant deux ans au sein du laboratoire de bactériologie de l’Hôpital du Val de Grâce où il réalise sa première publication sur l’étude cytologique de divers épanchements en collaboration avec Charles Dopter, futur épidémiologiste de renom de deux ans son ainé au Val de Grâce. C’est à l’hôpital militaire de Chalons sur Marne qu’il effectue sa deuxième affectation en quittant le Val de Grâce. Il y dirigera le service de bactériologie de 1901 à 1903. Ce n’est pas sans une arrière-pensée qu’il rejoint en 1903 l’Hôpital militaire du Dey à Alger où il prend la direction du Service de Bactériologie. Hasard, le service de chirurgie de cet hôpital est dirigé par le Professeur Sieur, agrégé libre depuis 1901. Celui-ci le prépare au concours d’Agrégation. Il est reçu et nommé en 1906, à l’âge de 31 ans, Professeur Agrégé à l’Ecole d’Application dans la Chaire de Chirurgie d’armée (blessures de guerre).
L’urologue
De retour au Val de Grâce, la responsabilité du service des voies urinaires lui est confiée. Ce service situé dans les combles de l’hôpital était considéré à l’époque selon les propos de Rouvillois comme rudimentaire et d’une importance secondaire, il en fera un service reconnu. Il faut reconnaître que cette image peu engageante de l’urologie était encore très présente à l’époque. Conscient de la nécessité d’optimiser ses connaissances en Urologie il se rapproche de l’hôpital Necker. C’est là que se situe la clinique des voies urinaires que Félix Guyon, reconnu comme le père fondateur de l’Urologie, premier titulaire de la chaire de clinique des voies urinaires, a dirigé pendant 39 ans. Tout ce que le monde compte à l’époque d’urologues ou de futurs urologues se doivent de passer par Necker. « Etre connu comme élève de l’école de Necker était devenue un titre qui comportait de multiples devoirs de travail, de probité scientifique, de conscience professionnelle et d’honneur médical ». Autant de valeurs que partage J. Tanton. En 1906 c’est Joachim Albarran qui dirige le service. Un personnage hors du commun dont la puissance de travail est une référence. J. Tanton se rapproche de Bodeslaw Motz, un membre de son équipe. Félix Guyon avait nommé cet urologue polonais comme professeur libre au sein du laboratoire d’anatomopathologie. Il était connu pour ses travaux sur l’histologie de la prostate (sujet de sa thèse en 1896). Il les continuera avec Joachim Albarran qui lui donne la responsabilité de la consultation à la Clinique des voies urinaires. J. Tanton présente différentes communications à la « Société nationale de Chirurgie » ancêtre de l’Académie de Chirurgie. Nous retiendrons celle sur la dégénérescence des épithéliomas de vessie, notion contestée à l’époque et celles sur l’urétroplastie. Elles seront à l’origine de son élection à cette société en Décembre 1910, un an après son ami Rouvillois et trois ans avant Vennin le dernier chirurgien du trio.
J. Tanton consacre une grande partie de ses travaux scientifiques à la réalisation de techniques d’urétroplastie. Il se consacre initialement au traitement des hypospades péniens. Pour cela il débute en 1909 une étude expérimentale sur des chiens bergers en remplaçant l’urètre pénien par un transplant de veine saphène interne. Séduit par la technique il l’applique chez un jeune de 23 ans présentant un hypospade congénital. Elle sera reprise par différents chirurgiens et fera l’objet de communications en Avril 1909 lors du 38ème Congrès allemand de Chirurgie. Ce cas clinique sera rapporté en Mai 1910 à la Société de Chirurgie par Félix Legueu. Il fera l’objet de discussions passionnées entre les partisans de la technique de Duplay et celle de Gabriel Nové-Josserand initiateur de la chirurgie infantile à Lyon, cette dernière étant proche de celle décrite par J. Tanton. Mais devant les mauvais résultats à long terme de ce type de plastie veineuse, il préconise l’utilisation d’un greffon réalisé à partir d’une muqueuse saine prélevée sur une cystocèle vaginale. Une partie de ses publications et travaux paraissent dans la Gazette des hôpitaux civils et militaires dont un compte-rendu de la séance du 12 Janvier 1910 de la Société de Chirurgie au cours de laquelle F. Legueu rapporte une observation de transformation et de dégénérescence des papillomes vésicaux chez un patient pris en charge dans la clinique des voies urinaires du Val-de-Grâce par J.Tanton. Il publie également cette même année, une revue générale sur l’épithélioma primitif de l’urètre chez l’homme et la femme.
En 1910 F. Legueu, le futur chef de service d’urologie de l’Hôpital Necker, convaincu de l’intérêt de cette technique réalise avec lui une plastie de l’urètre chez un patient présentant une sténose complète de l’urètre pénien. Ils utilisent un lambeau vaginal tubulé prélevé par F. Legueu chez une patiente présentant un prolapsus, J. Tanton réalisant l’urétroplastie dans une autre salle. Lors de la séance du 14 Décembre 1910 de la Société de Chirurgie F. Legueu fait l’éloge de cette urétroplastie. Si la muqueuse buccale est actuellement largement utilisée, J. Tanton a fait office de précurseur avec l’utilisation de ce lambeau vaginal. En 1912 ses travaux sur l’urétroplastie sont proposés à l’Académie de médecine pour le Prix Campbell-Dupierris. Ils obtiennent une mention très honorable. L’année suivante, la commission médecine et chirurgie de l’Académie des Sciences dont Félix Guyon (président de cette académie en 1913) est le rapporteur pour la chirurgie, remet le prix Ernest Godard à J. Tanton pour ses quatre mémoires sur l’urétroplastie par transplantation veineuse et par greffe muqueuse. A la mort d’Albarran, Boleslaw Motz qui avait contribué à créer un réseau de chercheurs professionnels dans de nombreux pays attachés à l’Hôpital Necker s’éloigne du service. Il crée avec J. Tanton la revue clinique d’urologie dont le comité de rédaction sera composé d’urologues du monde entier et dans laquelle J. Tanton publiera différents articles.
Le chirurgien de guerre
En Juin 1911, devenu Agrégé libre il quitte son service pour rejoindre l’hôpital d’évacuation d’Oujda dans la région nord des confins marocains, alors que son ami Rouvillois est affecté à l’hôpital de campagne n°1 de Casablanca. Tous deux acquièrent ainsi une riche expérience de la chirurgie de guerre durant cette campagne du Maroc, sous la responsabilité du Général Lyautey. En 1912 il publie dans le Paris Médical ses réflexions sur la radiologie en campagne à partir de son expérience portant sur la prise en charge des blessés de la colonne de la Moulouya d’avril à juin 1911. A cette époque le Traité de Chirurgie de J.F.A. Le Dentu et P. Delbet, titulaires successivement de la chaire de chirurgie clinique à l’Hôpital Necker constitue une référence scientifique. Il comporte 33 volumes, le comité directeur charge J. Tanton de rédiger la partie consacrée aux fractures des membres probablement en raison de son expérience de cette chirurgie lors du conflit marocain. Deux volumes sont ainsi publiés en 1915 et 1916. L’académie de Médecine lui remet en 1916 le prix Laborie pour ces deux tomes intitulés : Fractures en général, fractures du membre supérieur et du membre inférieur. En 1916, soucieux de servir son pays durant la Grande Guerre, Tanton demande son retour en France. Il rentre en Janvier 1916, son fils Bernard Louis René né à Orléans le 23 Décembre 1916. Au même titre que Rouvillois prenant la responsabilité de l’ambulance automobile chirurgicale n°2, que Vennin celle du centre d’instruction de la chirurgie de guerre à Château Thierry ainsi que de l’ambulance chirurgicale n°8, J. Tanton rejoint le 19 Janvier 1916, l’ambulance chirurgicale automobile n°1 offerte par la Russie. Ce véhicule de type Marcille comporte deux sections chirurgicales pourvues chacune d’une salle d’opération. Il sera attribué à partir d’août 1915 à la quatrième armée et rattachée à l’hôpital d’origine d’étape (HOE) du Mont-Frenet à la Cheppe, à 17 kms de Châlons-sur-Marne. Cet hôpital fut créé en 1916 à la Suite de l’offensive du Maréchal Joffre en Champagne. L’HOE encore appelé hôpital d’évacuation s’ouvrait sur la route de Suippes et possédait un embranchement de voie ferrée permettant l’évacuation des blessés après leur prise en charge vers les hôpitaux de l’arrière. La gare SNCF de Cupperly étant située à proximité. Malgré sa lourde charge au sein de son ambulance chirurgicale il continue a communiquer à la Société de Chirurgie en 1916 et 1917, ses communications concernant pour la plupart la traumatologie osseuse Au bout de trois années de guerre, devant les différences de traitements réalisés par les Alliés, il apparaît nécessaire de chercher à obtenir un consensus pour la prise en charge des blessés. C’est le but de la conférence chirurgicale interalliée pour l’étude des plaies de guerre qui se réuni à partir de Mars 1917 et pour laquelle il est fait appel à des délégués de chaque pays ayant une forte expérience du terrain. Sont représentés : la France, l’Italie, le Japon, le Portugal, la Serbie, la Russie, l’Angleterre et les Etats Unis. Tanton fait partie des délégués représentant la France. Il effectue différents rapports : en Mars 1917 sur le traitement des fractures de guerre, choix des appareils, dans lequel il condamne la suture primitive encore pratiquée par certains dans les fractures ouvertes ; en Novembre 1917 sur le traitement des fractures articulaires ; en mars 1918 sur le traitement des blessures de l’articulation de la hanche et enfin sur le traitement des plaies du bassin et en particulier de la vessie et du rectum rapportant comme consultant de la IVème Armée l’expérience de l’avant au sein d’HOE et d’ambulances chirurgicales automobiles portant sur 334 plaies de vessie et 464 du rectum.
J. Tanton sera, dans les derniers mois du conflit, le chirurgien consultant de la quatrième armée. Il est en lien direct avec Paul Fernand Eugène Marie Alquier, ancien interne des Hôpitaux de Paris mobilisé comme chef de service du centre de fractures de l’hôpital 17 à Châlons-sur-Marne. Il y rencontrera également un autre urologue Maurice Heitz-Boyer affecté à ce centre en juin 1916. Les blessures des membres très fréquentes durant la Grande Guerre représentaient plus de 60% des blessures souvent complexes rapidement infectées et pouvant engager le pronostic vital. Ils utiliseront très largement l’appareil de Delbet auquel ils apporteront quelques modifications au cours du conflit à partir de leur expérience portant sur 846 fractures dont 492 des membres inférieurs, ouvertes dans 67 % des cas. Ils mettent au point un appareil plâtré à béquillon extensible. Ils écrivent un traité intitulé « l’appareillage dans les fractures de guerre par projectile » qui sera récompensé par le prix Pannetier de l’académie de médecine en 1918.
En octobre 1918 Tanton se blesse en plaçant une gouttière métallique sur une jambe qu’il venait d’opérer. Cette blessure est à l’origine d’une infection de la main gagnant l’avant-bras, dont la longue évolution altéra lourdement sa santé. Malgré cela il reprend en novembre ses activités chirurgicales face à un afflux de blessés, travaillant pendant plusieurs jours jusqu’à vingt heures d’affilée. Lorsqu’ il est victime de la grippe (espagnole ?), épuisé Tanton succombe à une myocardite le 19 décembre 1918, à l’âge de 43 ans. Reconnu « Mort pour la France », il est inhumé à la nécropole nationale du Mont-Frenet avant que sa dépouille ne soit transférée quelques années plus tard au Cimetière de l’est de Chalons.
Son ami Vennin est décédé quelques mois plus tôt, le 11 Juillet 1918 à Troyes. Le 20 Novembre 1921 la Faculté de Médecine de Lyon rend hommage à ses morts de la Grande Guerre en inaugurant une plaque commémorative sur laquelle figurent parmi les 105 anciens étudiants morts pour la France, les noms de Jean Marie Tanton et Henri Vennin. Ils figurent aussi sur la plaque commémorative des médecins et pharmaciens morts pour la France durant la Grande Guerre située au sein de l’Ecole du Val de Grâce. Son nom est également inscrit sur le monument aux morts de la commune de Reyrieux.
Officier d’Académie en 1904, Tanton sera promu chevalier de la légion d’honneur en 1914 et titulaire de la Croix de Guerre avec palme avec une citation à l’ordre de l’armée portant la mention : « chirurgien des plus distingués, a fourni dans les formations où il a servi et en particulier à l’ hôpital du Mont-Frenet, comme chirurgien à l’auto chirurgicale russe n°1 un travail considérable dans des conditions souvent difficiles et périlleuses pendant les bombardements de cet hôpital ».
Le Souvenir Français fait réaliser pour l’hôpital militaire de Châlons-sur-Marne une plaque commémorative qui sera apposée au sein du pavillon du service de chirurgie qui portera également son nom. Elle sera inaugurée le 5 Mars 1933 en présence de très nombreuses autorités civiles et militaires réunies auprès de son épouse et de son fils ainsi que d’une partie des anciens de son équipe de l’hôpital du Mont-Frenet et de certains de ses camarades de promotion. Une ancienne infirmière de l’HOE témoigne de son intelligence, sa grandeur de cœur et son dévouement sans borne au service des blessés. Le Dr Garrigues chef de l’équipe chirurgicale n°1 évoque l’homme de devoir, infatigable, payant de sa personne. Parmi les personnalités, sont présents le président du Souvenir Français de Châlons, le professeur Jean-Louis Faure président de la Société Nationale de Chirurgie qui l’avait rencontré à l’hôpital du Mont-Frenet, le Dr Motz, Professeur honoraire de la faculté avec lequel il avait tant collaboré en urologie. Un vibrant hommage lui est rendu lors de cette cérémonie présidée par le Médecin général inspecteur Rouvillois directeur du Service de Santé au Ministère de la guerre. Celui qui fut son fidèle et inséparable ami souligne à cette occasion combien Jean Tanton donnera aux futures générations une grande leçon d’énergie, de travail et de sacrifice.